L’exposition “Flux” de Eric Bourret à la Vieille Charité

Quoiqu’Eric Bourret se définisse comme un photographe marcheur – trois à quatre mille kilomètres par an, en moyenne – et qu’il n’écarte pas une parenté artistique avec le Land-Art, il n’est pas un photographe paysagiste.

À d’autres la fixation émerveillée d’un coucher de soleil, d’un sommet enneigé ou d’un arbre qui roussit en automne. Son projet photographique n’est pas d’ordre documentariste. Il ne s’agit pas, pour lui, de capter l’instant, aussi enchanteur soit-il, mais de montrer le changement à l’œuvre dans les formes de la nature.

Ainsi, chacune de ses photos est la résultante de six à neuf prises de vue
successives d’un même détail naturel.

Ce n’est pas la partie visible de la réalité qui l’intéresse mais sa dimension cachée, fut-elle obtenue par un jeu de superpositions qui en brouille l’identité première. Un autre objet esthétique peut alors surgir, ouvert à une interprétation infinie.

Ses photos se déclinent selon le principe de la série, souvent dans des tons froids et fades qui ne sont pas sans rappeler les tableaux d’un Gao Xingjian, par exemple. Elles ont de quoi déconcerter même les regards les plus avertis : mais n’est-ce pas pas l’un des buts avérés de l’art contemporain que de bousculer nos repères visuels ? Ce que nous prenons tout d’abord pour un processus d’abstraction du réel n’est finalement qu’une démultiplication de notre perception du monde sensible.

On comprend mieux la filiation que Bourret entretient avec Cézanne – son obstination artistique autant que sa vision altérée – devant une série consacrée à la Sainte-Victoire (salle Defferre). Ailleurs, salle Puget, c’est la mer qui est l’objet de son patient travail, afin d’en montrer la matérialité quasi minérale.

Ainsi s’opère une subtile transmutation entre des éléments que l’habitude nous fait tenir pour antithétiques, comme le dur et le mou, le solide et le liquide.

L’exposition, qui couvre la totalité des salles de la Vieille Charité, se termine dans la chapelle Puget, avec une installation en abîme avec la voûte conçue par le célèbre sculpteur. Précisons qu’elle sera détruite au moment du décrochage.

Marseillais d’adoption, Eric Bourret a exposé, depuis une vingtaine d’années, un peu partout sur la planète. Mais jamais encore il n’avait eu les honneurs des musées de Marseille. Une lacune enfin comblée, dans une synergie avec le festival Photo-Marseille.

Véritable mémoire de la terre, son exposition donnera du grain à moudre à tous ceux qui voient dans la photographie davantage qu’un « art moyen », selon le mot de Roland Barthes.

Du 28 octobre 2021 au 27 février 2022. Du mardi au dimanche, de 9H à 18H, 2 rue de la Charité, 13002 Marseille.

Jacques Lucchesi, fondateur de la maison d’édition : Port d’Attache

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