« In Loving Memories » : Julie Fleutot, la mémoire de l’objet

« In Loving Memories », la dernière exposition de Julie Fleutot, présentée dans le bureau éphémère du label Posterita à Marseille, propose une plongée sensible dans notre relation aux objets. Entre nature morte, surréalisme et matière brute, l’artiste interroge ce que nous projetons sur ces présences silencieuses qui traversent nos vies.

1. In Loving Memories est un titre intrigant, presque funéraire. Pourquoi ce choix ?

À l’origine, In Loving Memory est une formule que l’on retrouve sur les pierres tombales. Mais ici, il n’y a rien de macabre. Il s’agit plutôt d’un hommage aux objets. Des objets avec lesquels on partage nos vies et qui constituent le point de départ de mon travail. On entretient tous une relation très différente aux objets. En effet, certains accumulent, d’autres vivent avec très peu, certains y sont profondément attachés. Il y a presque toujours une histoire de transmission, de souvenirs. Et bien souvent, ces objets n’ont pas une grande valeur monétaire.

En réalité, ils ont une valeur sentimentale très forte, parce qu’ils évoquent un moment, une personne, une mémoire. La scénographie de l’exposition s’inscrit dans cette idée. J’ai voulu recréer une sorte d’intérieur, comme si l’on entrait dans une chambre, dans mon intimité. Je présente des souvenirs surréalistes d’objets que j’aime, que j’ai eus, ou que j’aurais aimé avoir.

2. Ton travail autour de l’objet est très central. Est-ce un hommage personnel ou quelque chose que tu destines au public ?

C’est vraiment un amour des objets que je cherche à transmettre. Les objets, finalement, ne meurent jamais. Ils traversent nos vies, alors que nous, nous passons dans la leur. Historiquement, la nature morte est un genre qui a longtemps été considéré comme mineur. Les tableaux représentant des objets avaient moins de valeur que les portraits ou les grandes scènes. Même aujourd’hui, dans la peinture contemporaine, c’est souvent le corps ou le visage qui sont mis en avant. Moi, j’avais envie de remettre l’objet au centre du sujet.

3. Tu convoques aussi le surréalisme dans ton travail. Pourquoi ce courant ?

Le surréalisme est né au début du XXᵉ siècle, avec une forte influence de la psychanalyse. Il s’agissait de laisser s’exprimer l’inconscient. C’est-a-dire, le rêve, les automatismes, les pulsions. C’est un courant très poétique, qui offre une immense liberté d’interprétation.

Je suis particulièrement touchée par le travail de Magritte, qui a beaucoup traité l’objet et la nature morte. Ce que j’aime dans le surréalisme, c’est que, dans un même courant, on peut avoir vingt artistes avec vingt pratiques totalement différentes. C’est une liberté totale : représenter ce que l’on veut, comme on veut, mixer les choses, s’amuser, ne pas être fidèle à la réalité.

4. Le surréalisme est souvent associé au rêve. Quelle est ta relation au rêve ?

Je ne pars pas directement du rêve comme thématique. Mon univers est plutôt enfantin. Je peins des objets qui m’attirent, qui provoquent une émotion, que je n’aurais pas forcément chez moi. Je les assemble pour créer quelque chose de poétique, qui puisse toucher quelqu’un d’autre. Dans cette exposition, la scénographie peut évoquer un rêve, mais c’est une interprétation très ouverte. Chacun y projette ce qu’il veut.

5. Tu parles aussi de cette exposition comme d’un « mini-film surréaliste ». C’est-à-dire ?

C’est un projet à venir, qui verra le jour en 2026. L’idée est de mettre en scène mes peintures, et moi-même, dans un décor, comme une extension de mon univers, mais cette fois en image animée. Dans l’exposition actuelle, j’ai déjà amorcé cette direction, notamment avec mes peintures sur panneaux et celles sur pierre. Je joue avec ces formes comme des objets géants, presque comme si je devenais moi-même un support, un socle, une sorte de « femme-objet » au sens plastique du terme.

6. Que souhaites-tu transmettre au public ?

Avant tout, de l’émerveillement. J’aime provoquer une réaction spontanée : un « oh », un sourire, quelque chose de surprenant. Quand des visiteurs me disent qu’ils n’ont pas été touchés par la peinture depuis longtemps, je me dis que c’est gagné. Un objet est inerte, mais à travers la peinture, il peut susciter une émotion. C’est ça qui m’importe.

7. Une série m’a particulièrement marquée : les chandelles peintes sur pierre. Comment est née cette collection ?

Cette série est née assez naturellement. Je vais chercher les pierres dans la nature, et la peinture que je fais dépend toujours de la forme de la pierre. La bougie est un motif que j’intégrais déjà dans mes natures mortes : elle symbolise le temps qui passe.

Peindre une bougie de manière réaliste sur une pierre est à la fois très simple et complètement surréaliste. Pour l’exposition, j’ai créé une accumulation : plusieurs bougies posées sur une table recouverte de cire, comme si ces fausses bougies avaient fondu. Une action impossible, donc surréaliste. Les retours ont été très forts. Les gens sont touchés par cette simplicité poétique. Finalement, je pense continuer cette série tant que je trouverai des pierres qui s’y prêtent.

8 . Ton travail oscille entre œuvres très sobres et pièces plus spectaculaires, comme Fais-moi Cygne. Est-ce volontaire ?

Oui, c’est important pour moi. J’aime jouer avec différents supports, formats, échelles. Certaines œuvres sont plus faciles à intégrer chez soi, d’autres sont plus imposantes. Cela crée un équilibre dans une exposition. Le décalage, en revanche, est toujours assumé.

9. Marseille joue-t-elle un rôle dans ton parcours artistique ?

Indirectement, oui. Mon travail n’est pas iconographiquement inspiré de Marseille, mais c’est ici que je me suis remise à peindre. La lumière, l’espace, le temps, une certaine douceur de vivre m’ont laissé la place de créer. D’ailleurs, les ateliers sont plus accessibles, les rencontres aussi. Je ne suis pas sûre que cela se serait passé de la même manière ailleurs.

La proximité avec la nature est essentielle pour moi. Même si Marseille est une ville intense, quand je suis chez moi, que je vois le ciel bleu, que la lumière est là, c’est très apaisant. C’est un environnement qui donne envie de créer.

10. Un mot de la fin ?

J’ai envie de continuer à collaborer : avec d’autres artistes, des designers, des marques. De sortir d’une pratique trop solitaire. Enfin, je reste ouverte si des projets se présentent.

88 boulevard Vauban Marseille. Exposition Julie Fleutot chez Posteria Art Label. 10-30 décembre 2025

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par Monia Haddad, pigiste

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