Brigitte Benkemoun, l’écriture comme quête de transmission

De la radio à la littérature, en passant par la télévision et la presse écrite, Brigitte Benkemoun a construit un parcours singulier, tout entier tourné vers l’enquête et la mémoire. Depuis une dizaine d’années, l’ancienne journaliste se consacre en effet pleinement à l’écriture, avec cinq livres à son actif, portés par une même obsession, celle de retrouver les traces de ceux qui ne sont plus là.

Le premier livre de Brigitte Benkemoun s’ancre directement dans son histoire personnelle, puisqu’il revient sur la guerre d’Algérie vécue à hauteur d’enfant. L’idée lui trotte dans la tête depuis longtemps, jusqu’au jour où elle décide enfin de s’y atteler, encouragée par sa fille. Elle poursuit ensuite avec un second ouvrage consacré à un membre de sa famille, né en Algérie et mort à Auschwitz, une histoire transmise depuis l’enfance par sa grand-mère. Viennent ensuite deux livres consacrés à des femmes ayant marqué la vie de Pablo Picasso, Marie-Thérèse Walter puis Dora Maar. Enfin, son dernier ouvrage en date s’intéresse à la villa que ses parents ont fait construire près d’Arles, la Villa Benkemoun. Un texte particulièrement personnel qui lui demande cette fois plusieurs années d’écriture, entre pauses et reprises.

Interrogée sur sa vision du hasard et du destin, Brigitte Benkemoun se définit d’abord comme profondément laïque et cartésienne. Pourtant, elle reconnaît avoir vécu plusieurs épisodes troublants au fil de ses enquêtes. Ainsi, c’est par un pur hasard qu’elle met la main sur le fameux carnet d’adresses de Dora Maar. Ce dernier glissé par erreur dans un étui en cuir acheté par son mari. Cette découverte fortuite donne naissance à toute une enquête. Cette même enquête que des inconnus viennent nourrir par des dons documents.

Elle évoque également un souvenir marquant, survenu peu après le décès de ses parents. En effet, lorsqu’elle retrouve, presque instinctivement, la clé d’un coffre familial dissimulée dans un livre factice, alors que personne n’aurait pu deviner sa cachette. Un épisode qu’elle relie directement à une forme de transmission silencieuse. Un épisode de sa vie difficile à expliquer rationnellement, mais qu’elle choisit néanmoins de raconter dans son livre.

Portrait © Astrid di Crollalanza

Le silence, condition essentielle de l’écriture

Par ailleurs, Brigitte Benkemoun insiste sur son besoin impératif de silence pour écrire. Contrairement à ce que l’on pourrait imaginer, c’est paradoxalement à Paris, une fois son mari parti travailler et ses enfants sortis de la maison, qu’elle parvient le mieux à s’isoler et à se concentrer. Elle observe d’ailleurs que les smartphones et les sollicitations numériques rendent aujourd’hui cette concentration de plus en plus difficile à atteindre, transformant le silence en un véritable luxe autant qu’en une nécessité.

Chaque livre naît ainsi d’un élément déclencheur bien précis. Pour le premier, il s’agit d’une photographie de presse représentant une petite fillette débarquant à Marseille en 1962, dans laquelle elle croit un instant se reconnaître. Ensuite, le second, c’est un moment passé devant le mur des noms du Mémorial de la Shoah, où elle cherche en vain le nom transmis par sa grand-mère. Pour le troisième, ce fameux carnet d’adresses acheté par hasard. Ainsi, avant de se lancer dans l’écriture, elle explique toujours avoir besoin de trouver une véritable porte d’entrée dans son sujet. Une manière bien à elle d’aborder chaque histoire.

Concernant le processus d’écriture lui-même, elle distingue nettement deux phases. L’enquête, d’abord, qu’elle vit comme un jeu de piste stimulant, presque ludique. L’écriture, ensuite, beaucoup plus exigeante, faite de reprises incessantes et de relectures qui remettent sans cesse le texte en question.

© la Chambre Ichtus

Un rapport au judaïsme rarement questionné

Enfin, à la question de savoir quelle interrogation on ne lui pose jamais, Brigitte Benkemoun évoque sans détour son rapport au judaïsme. Selon elle, son nom de famille suffit souvent à faire naître des certitudes toutes faites chez son entourage professionnel. Finalement, personne ne prend réellement le temps de l’interroger sur le sujet. Elle précise d’ailleurs ne pas être religieuse, ni particulièrement liée à Israël. Cela étant dit, Brigitte revendique malgré tout un sentiment d’appartenance profond, hérité de l’histoire de sa famille, des juifs originaires d’Algérie. Elle refuse cependant catégoriquement toute forme d’essentialisation. En effet, elle insiste sur la complexité et l’ambivalence de ce lien identitaire. D’ailleurs, elle tient à le conserver en gardant son nom après son mariage.

Concernant ses sources d’inspiration, Brigitte Benkemoun cite en premier lieu son mari, le réalisateur Thierry Demaizière, dont elle admire l’intransigeance et la lucidité face aux autres, ainsi que sa tante, Liliane Benkemoun, ancienne médecin toujours active, qu’elle décrit comme une femme d’une grande intégrité et générosité. Elle tient également à évoquer son père, dont l’énergie et l’optimisme continuent, selon elle, de la porter au quotidien. Du côté de la littérature, plusieurs écrivains constituent pour elle une source d’inspiration précieuse. Patrick Modiano, Georges Perec, ainsi que, plus récemment, Grégoire Bouillier et Philippe Jaenada. Elle confie d’ailleurs avoir été éblouie par le dernier livre de ce dernier, L’Inconnue du quai de Javel (Flammarion), dont l’humour et la virtuosité lui redonnent l’envie d’enquêter, de s’obstiner et d’écrire. Autant d’auteurs qui la confortent, dit-elle, dans la voix qui est la sienne, celle du roman-enquête.

Des inspirations naturelles

Côté lieux, elle évoque naturellement le bord de mer et, plus largement, la Méditerranée. Elle cite également la villa familiale près d’Arles, véritable point d’ancrage avec ses parents disparus. Enfin, Brigitte adore aussi les musées, dont elle ressort toujours comme portée par un nuage, sans pour autant en faire une passion dévorante.

Pour conclure, lorsqu’on lui demande à quoi ressemble, selon elle, une vie réussie, Brigitte Benkemoun répond sans hésiter : une vie sans regrets. Une vie faite de moments de bonheur dont on garde une réelle reconnaissance. Une philosophie qui rejoint parfaitement le fil conducteur de son œuvre littéraire, tout entière consacrée à faire revivre celles et ceux qui ont compté, et à laisser, à travers l’écriture, une trace durable de leur passage.

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Nicolas Lopez.

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